J’entrai en classe de maternelle à Sainte-C. en 1976. Un an auparavant, après trois ans de crise politique, Ratsiraka était arrivé au pouvoir et avait engagé le pays sur la voie de la révolution socialiste. C’était dans un monde quasiment neuf et n’ayant pas la moindre idée de la longue chute à venir que je faisais mes débuts. Le lundi matin, comme dans toutes les écoles de Madagascar, nous assistions en rang serré au lever du drapeau dans la cour puis chantions l’hymne national. Puis, après une prière pour le salut de la nation, nous regagnions nos classes pour digérer ce mélange peu digeste.
C’était peut-être cette année-là ou la suivante que j’assistai, au stade de Mahamasina au grand mitabe de la fête de nationale, une grande fête à la mode nord-coréenne à la gloire de la révolution. A la fin du spectacle, je lâchai la main de la tante qui nous accompagnait ma petite sœur et moi et me perdit dans la foule compacte au son tonitruant de l’hymne du Petit livre rouge, le manifeste du parti Arema. « Ao anaty boky mena… ». Ce fut mon premier naufrage. Quelqu’un, je ne sais qui, me repéra dans la masse. On m’amena à la cabine du speaker, non loin de la tribune officielle. On me demanda de dire mon nom et mon adresse au micro. Comment t’appelles-tu ? Où habites-tu ? Tout cela était d’une grande modernité. La révolution était en marche.
Ma tante me récupéra quelques minutes plus tard. Elle n’avait que quinze ou seize ans à cette époque. Elle était venue vivre avec nous après la séparation de mes grands-parents afin qu’elle ne soit pas livrée à elle-même et, bien entendu, qu’elle ne coure après les garçons. En province, dans le nord tropical, les tentations étaient nombreuses et les mœurs, plus libres.
Je n’ai gardé aucun souvenir du spectacle, des couleurs, des messages, des centaines d’élèves et d’étudiants mobilisés pour dessiner sur le maigre gazon du stade les mythes et les symboles d’une nation nouvelle délivrée de l’impérialisme colonial. En revanche, je gardai longtemps en moi le mélange un peu poisseux d’incertitude et de honte qui me submergea lorsque je dus, une fois rentrée, affronter le tribunal familial.
© Laetitia Mamizara Louvet 2017
