Le volubilis poussait en abondance dans la cour de l’école catholique de filles que je fréquentai entre l’âge de trois et sept ans. Il s’entremêlait aux grilles et aux clôtures, envahissant inexorablement la moindre parcelle libre jusqu’à ce qu’une fois l’an un jardinier en arrache les branches et les brûle. Le vert sombre de ses feuilles domine les impressions lointaines que je garde de ce lieu depuis longtemps relégué au fin fond de ma mémoire, sorte de magma végétal et silencieux duquel émergent de rares points lumineux.
Le temps n’a pas dissipé l’impression générale de solitude que je conserve des années passées à l’école Sainte-C. dans le quartier de Sonierana, sur les hauteurs d’Antananarivo. J’ai un vague souvenir de mon père m’accompagnant le premier matin, le jour de la rentrée, grand, droit et pimpant dans son uniforme d’officier, la pose imperturbable sous le film jauni d’un vieil album de photos.
Tous les matins, je basculais dans les tourments de la peur et de l’ennui, dans une dimension transitoire de la vie, avant le langage et les mots. Bien que j’y appris à lire et à écrire, aucun nom ne m’est resté, ni celui de mes camarades de classe ni celui d’une institutrice ou d’une religieuse moins revêche que les autres, comme si l’organe du souvenir avait été atrophié par le manque d’attention. Restent des impressions et des images floues sur lesquelles je dois me concentrer pour en saisir les contours : l’insomnie coupable à l’heure de la sieste dans une classe inconfortable, la menace permanente des coups de règle sur la paume de la main, les inspections surprises des ongles et des oreilles (malheur à celle qui n’était pas propre!), la blouse bleue marine des petites. Et le volubilis et ses pétales en forme de cloche blanches, roses ou d’un violet profond, une mauvaise herbe des campagnes qui surgissait n’importe où, dans les recoins de la cour, au bord du sentier qui menait à l’école des grandes en bas de la colline, cette fleur dont je raffolais et que l’on appelle aussi, parait-il, herbe de serpent.
© Laetitia Mamizara Louvet 2017
