3. Sur la pointe des pieds

Je passai mes premières années dans un camp militaire, au Toby Ratsimandrava, situé dans le quartier d’AmbohijanaharySiège de l’État-major de la gendarmerie nationale, le toby était un complexe important qui comportait, outre des bâtiments administratifs et une caserne, des immeubles d’habitation pour les familles du personnel militaire. Dans l’un d’eux, ma famille occupa, jusqu’à mes six ans environ, un appartement assez lumineux situé au quatrième ou au cinquième étage.

Le toby avait été rebaptisé en mémoire du colonel Ratsimandrava, assassiné le 11 février 1975, une semaine tout juste après avoir accédé au pouvoir. Dans les jours qui avaient suivi, le toby avait été la cible de tirs de fusils dont l’origine, à ce que je sais, est restée trouble et confuse, comme d’ailleurs tout le reste de l’affaire. Des années plus tard, ma mère raconta que durant les « événements », elle rampait jusqu’à la cuisine pour préparer les biberons de ma petite sœur ou pour aller à la salle de bain, ces deux pièces étant directement exposées. La nuit, on n’allumait pas les lumières. Bien entendu, je n’en garde aucun souvenir. J’avais moins de deux ans. Ma mère raconta également que j’imitais le bruit des rafales en criant « ratatatata ! ».

Je me souviens encore très bien de l’organisation des pièces de l’appartement. Des deux côtés du long couloir qui allait du seuil jusqu’à la porte de la chambre d’amis tout au bout se succédaient le séjour, la cuisine, les toilettes et les chambres. A droite, sur le pan de mur entre la porte de la chambre des enfants et celle du séjour était accroché un miroir en pied devant lequel j’avais l’habitude de rester de longues minutes, m’inspectant sous toutes les coutures et dans toutes les poses possibles, tenant des conversations confuses avec des convives dans un salon imaginaire. On s’alarma du spectacle vaguement indécent que je renvoyais. Le miroir fut décroché et placé dans la chambre de mes parents. Désormais, je ne devais voir mon reflet que de manière sporadique et fragmentée, dans des glaces placées trop haut, sur la pointe des pieds.

 

© Laetitia Mamizara Louvet 2017

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