Sainte-C. faisait partie de la petite dizaine d’écoles catholiques privées d’Antananarivo créées par les congrégations religieuses venues de France à la fin du XIXème siècle. Ouverte au lendemain de l’Indépendance, elle accueillait les filles de la bourgeoisie de la ville et des nouveaux dignitaires de la politique de la maternelle jusqu’en terminale. Les filles du président Ratsiraka, alors adolescentes, fréquentèrent un temps l’école des « grandes ». On racontait qu’elles étaient riches et prétentieuses. Elles avaient fait sensation en ramenant au collège des roller skates, probablement les premiers d’Antananarivo.
On accédait à l’école par deux entrées. Une entrée principale, côté gare de Soanierana, mondaine et tapageuse, devant laquelle les voitures se garaient en double file, et une entrée piétonne au milieu des habitations et qui se prolongeait, dans mes souvenirs, par un sentier de terre bordé de friches qui descendait jusqu’aux abords du zoo de Tsimbazaza.
Passé le grand portail, le matin, jusqu’à l’heure où retentissait pour la dernière fois la cloche, vers dix-sept heures, je demeurais en bordure d’un monde étranger, une société féminine régie par des codes qui m’étaient incompréhensibles (même le rire avait des sources obscures et troubles, une chute, un bégaiement, une blessure). Dans le bleu foncé des blouses, des figures émergeaient, astres précoces vers lesquels convergeaient tous les regards et toutes les attentions y compris celles des sœurs et des institutrices. Les préférées, les souveraines naturelles. J’assistai, impuissante, à une cour discrète mais assidue où enfants et adultes avançaient leurs pions avec un instinct implacable dont je semblais dépourvue.
Livrée à moi-même, je connus une brève période d’exaltation religieuse nourrie, il est vrai, par les fascicules de catéchisme que les sœurs vendaient pour financer les fêtes de l’école. Il y avait, dans un coin de la cour des petites classes, une grotte artificielle au centre duquel se dressait une statue de la sainte-vierge, les yeux levés au ciel et les mains jointes en une prière muette, blanche et figée pour l’éternité. Ce fut vers elle que je dirigeai mes besoins inassouvis d’adoration, sur elle que je fondai tous mes espoirs. Je priai avec ferveur pour avoir mon lot d’apparitions et de miracles. Je vous salue Marie, pleine de grâce… À défaut d’être une reine, je serai une sainte. Et longtemps j’ai guetté, avec un délicieux mélange de peur et d’espoir une lumière vive au détour des couloirs sombres, une révélation au cœur de la nuit, une métamorphose à l’aube. En vain.
© Laetitia Mamizara Louvet 2017
