À l’époque où nous vivions au toby, les enfants jouaient dans l’allée centrale qui menait aux bâtiments administratifs, entre les jeeps et les voitures civiles stationnées le long des perrons. Le camp était une extension du cercle familial, une zone tampon avant le monde extérieur et avant l’âge de raison. C’est là que j’ai appris, avant les cours d’école, tous les jeux que le génie de l’enfance pouvait inventer, des plus inoffensifs aux moins avouables. Les concours d’osselets ou de sauts à l’élastique étaient féroces et duraient plusieurs jours, les parties de cache-cache, épiques. On en perdait systématiquement au détour des allées, happés par une main maternelle, réquisitionnés sans prévenir pour une course, embarqués dans l’auto d’un père qui passait là. Parfois, c’était à en devenir fou.
Quelques années plus tard, bien après que ma famille eut déménagé, l’allée centrale fut interdite aux jeux. J’imagine que cela faisait mauvaise impression, cette armée de gamins de tous âges, mal lavés et querelleurs qui, tels des sentinelles de l’enfance, prenaient possession du moindre bout de bitume et de la moindre aile de voiture comme si le camp était un fief, un territoire qui leur revenait de droit.
En compagnie d’autres enfants dont je crois, au bout du compte, n’avoir jamais su les noms, je me lançais dans des explorations douteuses sous les préaux des arrière-cours où pourrissaient les carcasses de vieilles voitures. Il nous arrivait d’aller plus loin encore, à la lisière du camp, là ou en entrevoyait le monde extérieur, la grande route qui menait jusqu’au cœur de Tana, le bout de notre monde.
Au cours de mes périples, il m’arrivait de me laisser absorber durant de longs instants, assise sur le trottoir, par les récits mélodramatiques des joueuses de kindrindriana. S’inspirant allègrement des pièces radiophoniques de la radio nationale, les conteuses de douze ans mettaient en scène, avec un art consommé du rebondissement (jamais cailloux ne furent plus vivants), des histoires de vengeances terribles et de revenants en colère, d’amours interdits, de meurtres crapuleux et de naissances illégitimes, un enchevêtrement sophistiqué d’intrigues qui me semblaient bien entendu parfaitement vraisemblables. Planquées derrière une Citroën DS, à l’ombre des jacarandas, les meilleures histoires nous tenaient en haleine jour après jour jusqu’à ce que la pluie (ou la lassitude ou les devoirs de classe) n’efface les plans tracés à la craie sur la chaussée des grandes villas avec piscine ou bien des taudis dans lesquels le pire ou le meilleur arrivait selon l’inspiration et l’humeur de conteuse. Un mauvais jour et c’était un jeu de massacre : tout le monde mourait, et dans d’atroces souffrances.
Au fond, le danger véritable, qui était là dans l’air, était cette culture populaire, cette culture de rue que les enceintes du camp n’avaient pas réussi à contenir et qui s’infiltrait dans mon esprit et transparaissait dans mes gestes. A six ans, rentrant à la maison aux alentours de midi sous un soleil de plomb, les pieds sales, tenaillée par la faim, j’avais des expressions de cocotte repentie.
© Laetitia Mamizara Louvet 2017
