C’étaient des gants en dentelle ou peut-être en crochet très fin couleur lin. Je ne me souviens pas les avoir essayés. Peut-être avais-je bien enfilé ces gants – peut-être même m’étais-je longuement admirée devant le miroir dans la chambre de mes parents – mais sans doute que la honte et le temps avaient fait leur œuvre et refoulé les instants qui précédèrent la violente gifle que me donna ma mère.
Ce fut l’épilogue d’une semaine terrible, interminable. J’avais essayé de me convaincre que tout irait bien mais je pressentais le contraire. C’était trop grand, trop improbable, ce pouvoir que je me découvrais sur les choses. Personne ne se doutait de rien. Chaque jour, ma mère menait une quête inlassable dans Tana et chaque jour, elle enrageait contre le snobisme ridicule de Sainte-C. et de ses institutrices qui avaient exigé que les filles portent toutes des gants lors du spectacle de l’école!
Autour d’elle et moi, mon père, mes oncles, ma petite sœur, les amis qui passaient à l’appartement étaient des figurants aux traits flous et aux paroles indistinctes. Durant cette longue semaine, je quittais les pièces où elle se trouvait, je faisais semblant de ne rien entendre de ses remarques acerbes sur l’école, je restais la tête résolument penchée sur mes dessins. Je flottais, je me désintégrais. Personne, personne ne remettait en question ma bonne foi. Tout le monde s’était ligué d’avance contre cette école privée qui, comme on s’en doutait, n’avait aucun sens des réalités. Et moi, j’avais six ans et j’étais intouchable.
Puis mon mensonge fut découvert. La gifle me causa une telle surprise qu’il me fallut plusieurs secondes pour réaliser la douleur, la violence, et pleurer.
L’incident des gants avait été notre première bataille et j’étais défaite. Il me faudra attendre plusieurs années avant de triompher et encore, dans des combats silencieux qui ne disaient pas leur nom. Pour l’heure, le chœur était du côté de ma mère et il me prédisait un sombre avenir. J’allais mal finir, c’était entendu.
Les gants restèrent longtemps soigneusement rangés dans une étagère supérieure de l’armoire de la chambre de mes parents, parmi d’autres objets précieux et interdits, les bijoux, les vieilles photos de famille du début du siècle et le revolver de mon père. Longtemps, la honte m’empêcha de me souvenir avec quelle ardeur je les avais désirés puis ensuite admirés durant les quelques jours où ils m’avaient appartenus.
© Laetitia Mamizara Louvet 2017
