
Très tôt, j’ai parcouru avec avidité les albums de photos de la famille. C’étaient de grands volumes assez lourds pour la petite fille que j’étais et dans lesquels je plongeais et me perdais comme dans un livre d’histoires. J’aimais le crissement collant du film plastique qui recouvrait les photos, les emplacements hasardeux, au mépris de toute logique temporelle ou affective. J’aimais les inconnus, ces visages que personne ne reconnaissait et qui, malgré tout, s’étaient frayé une place, dieu sait comment, dans le récit familial.
J’étais fascinée par les visages figés, muets, infiniment plus beaux que dans la réalité des personnes connues ou inconnues sur les perrons des maisons ou dans le studio du photographe, en couple, en famille, en groupe d’amis ; prenant parfois la pose, le buste légèrement tourné vers le côté, la tête penchée, l’air vaguement mélancolique, le sourire discret, incertain. Des photos de jours heureux, de mariage, de première communion, de remise de diplôme.
Il se dégageait du noir et blanc, des beaux vêtements du dimanche et de la candeur des attitudes quelque chose d’irréel, plus proche des contes que de la réalité, qui me remplissait d’une douce tristesse.
J’avais l’impression que toutes ces personnes étaient mortes, même si la plupart faisaient partie de mon quotidien. Et je pleurais intérieurement un passé que je n’avais pas connu, un monde imaginaire sans chagrins ni contraintes. Et il m’arriva plus d’une fois de déborder d’une tendresse infinie pour la personne sur la photo alors que je ne ressentais qu’indifférence ou agacement envers celle que je côtoyais dans la réalité.
© Laetitia Mamizara Louvet 2017
