Je me souviens que ma petite sœur (elle devait avoir cinq ou six ans) avait pris l’habitude, après l’école, de se poster à la fenêtre de notre chambre, son goûter à la main, pour épier le retour de Pat, un « grand » qui habitait dans l’une des maisons situées en face notre immeuble. C’était un jeu bien rôdé : aussitôt qu’elle l’apercevait au bout de l’allée, à travers le feuillage des jacarandas, elle l’appelait à tue-tête puis se baissait précipitamment pour ne pas être vue. Elle pouffait de rire en imaginant que Pat regardait partout autour de lui en essayant en vain de découvrir d’où et de qui venait l’appel. Il devait avoir douze ou treize ans. À nos yeux, c’était un prince.
Cette histoire était devenue une sorte de légende dans la famille. Elle avait été tellement racontée que je ne suis pas certaine que les choses se soient passées exactement ainsi, qu’elles aient été aussi pures, aussi heureuses, aussi baignées de lumière que dans mon imagination – de cette lumière poudreuse du soleil de fin de journée entre septembre et octobre, à la lisière de la saison sèche et au début de la saison des pluies.
Pendant des années, lorsque nous repensions à la vie au toby, c’était l’une des premières anecdotes qui nous venaient à l’esprit, la scène sur laquelle s’était fixée notre soif de nostalgie. Notre soif d’entendre raconter notre propre histoire. Et toujours nous riions. Nous riions du souvenir de Pat (dont nous avions oublié les traits), jeune adolescent déconcerté de faire l’objet d’une telle adoration. Nous riions du ridicule de cette gamine qui croyait qu’on ne la reconnaissait pas, qu’on ne la voyait pas. Nous riions de cette stratégie amoureuse frustre et bruyante qui au fond n’était pas plus pathétique et plus vouée à l’échec que les futures stratégies de nos vies d’adultes.
À la longue, nous en avions oublié que ce petit manège avait cessé net la fois où, nous prenant par surprise telle une décharge électrique, la voix de notre mère avait sèchement retenti des profondeurs de l’appartement – de ce lieu sombre et mystérieux, une dimension parallèle faite de raisons et de colères inexplicables et d’où surgissaient toujours les mots et les paroles qui marqueraient à vif nos mémoires ; et qu’à jamais, au nom de la « bienséance » et de « l’amour-propre » et avec mille regrets, nous avions dû, sous peine de passer aux yeux des voisins – les voisins ! – pour des petites dévergondées, abandonner le perchoir du haut duquel nous avions une vue imprenable sur le camp.
© Laetitia Mamizara Louvet 2017
