Jeunes et cultivés, mes parents et leurs amis de l’époque du toby étaient les parfaits représentants de cette nouvelle génération qui, dans les années qui ont suivi l’indépendance, avaient quitté leur province, réussi brillamment leurs études et pris d’assaut les administrations du pays après le départ des français. Le modèle absolu était l’impérieux Ratsiraka, arrivé au pouvoir en 1973 en faisant plier les règles à sa volonté. Et en décrétant la révolution.
Mais les rois de mon monde, c’étaient mon père et ma mère. Ils veillaient souvent tard en compagnie de leurs amis qui débarquaient régulièrement à l’improviste – enfin, c’est ce que j’aime à penser. Cette vision romantique, insouciante, est la seule qui me paraisse aujourd’hui supportable au regard de l’immense gâchis des années qui ont suivi.
Leurs amis surgissaient à la porte et avec eux entraient la joie, la fête, la musique.
Je me souviens de P. qui, à chaque fois, me parlait d’un air complice de la fois où il avait cassé mon biberon de lait, comme si j’étais en mesure de me rappeler mes premiers jours et que nous étions liés à vie par cet incident vaguement ridicule.
Je me souviens d’une jeune femme flamboyante avec un immense sourire et des grosses lunettes et de son mari qui mourra dans un accident de voiture.
Il y eut aussi ceux dont je ne me souviens pas mais que je croiserai plus tard, s’émerveillant du fait que j’avais grandi depuis la dernière fois qu’ils m’avaient vue. Vous viviez encore au toby, tu étais haute comme ça…
Je me souviens de leurs danses, du rock and roll. De la mélodie lancinante d’A whiter shade of pale.
Sans doute m’échappa l’essentiel, le parfum de leurs étreintes, les attractions secrètes, les jalousies et déjà, les désirs de fuite.
Aucune autre génération n’a connu et ne connaîtra sans doute plus jamais à Madagascar ce climat de triomphe, cette ivresse de soi, la satisfaction inouïe d’être à sa place au bon moment et de faire, à chaque pas, chaque respiration, l’Histoire. Ils ne s’étaient pas battus pour l’indépendance – leurs aînés s’en étaient chargés – mais étaient victorieux. Ils étaient l’indépendance.
Et d’une certaine manière, cette haute opinion d’eux-mêmes ne les quitta jamais y compris dans l’intimité familiale, avec cette suffisance, cette manière bien à eux de nous regarder de haut, nous, les enfants, même lorsqu’il n’y eut plus de quoi pavoiser, lorsque la révolution fut déclarée morte et enterrée.
À leurs pieds, ma sœur et moi nous attardions, nous faisant toutes petites sur nos dessins et nous fondant dans l’ambiance brumeuse – dans cette odeur particulière de fête que déjà j’affectionnais, le mélange d’alcool, de tabac et de sueur -, espérant nous faire oublier et retarder l’heure à laquelle où ils nous enverraient nous coucher. Plus tard, au fond de mon lit, je tendrai l’oreille aux conversations décousues et aux rires trop forts. Une vague frustration me tiendra éveillée encore quelques minutes : ils s’amusaient et moi non.
© Laetitia Mamizara Louvet 2018
