
Iny hono izy ravorona
Ento manaraka anao
Raha mitomany ampagino
Rehefa mangina avereno ôôô
Dans cette berceuse malgache, une mère demande à un oiseau qui passe d’emmener avec lui son enfant, de le consoler s’il pleure puis de le lui ramener une fois apaisé.
Qu’est-ce que cela dit de nous qui nous sommes endormis, nuit après nuit, sur ces paroles? Cette mélodie mélancolique a imprégné notre mémoire. Elle fait partie de notre patrimoine sentimental, de même que la terre rouge et les lourds nuages – si bas qu’on pourrait les toucher – et qui bouchent le ciel à perte de vue à certains jours de novembre, l’attente exaspérante d’une pluie qui ne vient pas, l’électricité dans l’air, la chaleur qui nous enferme comme une prison.
La pluie chaude qui se déverse en cascades dans les escaliers d’Antananarivo.
J’ai gardé en moi la peur enfantine d’être emportée par un oiseau qui passe. La peur que l’étreinte ne se desserre, que la prise maternelle ne se relâche… Je me souviens du malaise diffus mais aussi de l’éclosion silencieuse de la révolte devant tant de légèreté, tant de cruauté. Comment est-ce que cela est possible ? Bien sûr, me rassurais-je, cela n’est pas possible ! Il n’y a pas d’oiseau assez grand dans le ciel de Tana et qui, en plus, comprenne le langage des hommes. Ce n’était pas possible et pourtant certains jours, à l’heure où les ombres s’allongent sur les murs et le sol du salon et où les klaxons et les cris de la ville se brouillent en un long bruit blanc, durant ces longues minutes incertaines avant le retour de ma mère du travail, avant qu’on n’allume les lumières, je n’étais plus aussi sûre de moi.
Que se passerait-il après, si jamais finalement j’étais emportée ? Si je n’étais plus vue, si je n’appartenais plus ?
Et pourtant, à mon tour, j’ai bercé mon enfant avec cette mélodie. Parce que dans l’amour et dans l’émerveillement, quand la nuit tombe et qu’enfin je me désarme, c’est cet air qui me vient sans effort ; le premier chant que nous retenons, enfants, et qu’il me suffit de fredonner quels que soient l’heure et le lieu pour que la magie opère et que je bascule dans la nuit des temps, là où les mères parlent aux oiseaux et où les oiseaux savent apaiser les chagrins d’enfants.
© Laetitia Mamizara Louvet 2018
