12. Celles qui élèvent

Littéralement « celles qui élèvent » en français, les mpitaiza (nourrices) sont la part la plus intime de notre prime histoire et pourtant, nous ne savons rien ou presque d’elles.

Je ne déroge pas à la règle. Lorsque j’essaye de reconstituer mentalement les traits de H, la dame qui m’a gardée jusqu’à mes trois ans environ, c’est l’image d’une ogresse de conte fantastique qui s’impose à moi : une femme entre deux âges, laide et de forte corpulence, avec de gros doigts et une grosse voix, les yeux globuleux et écarquillés (je lui trouvais une certaine ressemblance avec le président Ratsiraka lors de ses discours à la télé), une vilaine caricature de gardienne d’enfants qui, je crois, ne correspond pas tout à fait la réalité. Je me rappelle très bien en revanche de la crainte et de l’aversion qu’elle m’inspirait ainsi que de ses menaces – qu’elle mettait à exécution – de tout raconter à ma mère à son retour du travail.

Par l’entrebâillement de la porte de ma chambre, je voyais ma mère vaciller, abonder en son sens, s’indigner avec elle. Mon impuissance était sans limite.

Ce que je sais : la plupart des mpitaiza sont discrètes et dociles, écrasées qu’elles sont par la nécessité et la précarité de leur condition. Elles vivent souvent à l’année chez leurs employeurs et mènent une existence de fantôme en marge de familles dont elles ne feront jamais tout à fait partie, ne retournant chez elles, où que cela puisse être, que les dimanches ou quelques jours durant les vacances scolaires. Lorsqu’elles reviennent en ville par le premier taxi-brousse, surgissant de la nuit avec les odeurs et les fatigues d’une autre vie, leur première vie, nous ne leur posons aucune question. Nous ne sommes que des enfants et pouvons faire l’économie des usages et de la politesse. Incidemment, nous apprenons qu’elles ont leurs propres enfants. Nous balayons très vite cette idée qui nous paraît incongrue, déplacée.

La mpitaiza de ma petite sœur, à l’inverse de la mienne, était une fée, une princesse. Elle répondait au doux prénom de Lala, avait de beaux cheveux longs et lisses et était belle et douce. Il existe une ou deux photos d’elle tenant ma sœur dans les bras. Une aura tragique l’entoure à jamais car elle mourut jeune. Son souvenir n’en fut que plus tendre, même si ce fut un souvenir largement fabriqué, fantasmé. Ma sœur tirait du fait de l’avoir eue comme nourrice une fierté et une satisfaction bruyantes qui me faisaient enrager. Dans notre esprit frustre mais néanmoins avide d’explications et de sens, le choix de nos mpitaiza avait définitivement scellé notre valeur. Voire même notre destinée…

 

© Laetitia Mamizara Louvet 2018

 

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