À la fin de la journée, après qu’on en eut fini avec les embrassades et les adieux et que les rires se furent estompés dans nos têtes, il flottait dans l’appartement du toby comme un brouillard magique peuplé de personnages fantastiques – tous les rôles que nous avions incarnés ce jour-là dans nos jeux, grandes dames aux manières sophistiquées, aventuriers intrépides et bagarreurs, princesses délicates et blondes comme notre héroïne d’alors, Candy –, le dense mélange de souvenir et d’imaginaire s’attardant dans les recoins jusqu’à la tombée de la nuit. L’essence de l’enfance.
Nos cousines nous étaient tombées du ciel. Bien sûr nos parents avaient évoqué cette visite de dimanche et ce frère de ma mère – l’aîné de leur fratrie – qui avait étudié et vécu en France et allait revenir s’installer au pays avec sa femme et ses filles mais nous n’y avons guère prêté attention. Quelle ne fut notre stupéfaction lorsque H et F apparurent devant nous ! Ce fut un ravissement.
Nous nous reconnûmes en un regard. Comme ma sœur et moi, elles avaient un an de différence et on les aurait prises sans peine pour des sœurs jumelles. Elles étaient nos doubles mais en mieux. Tout chez elles, leurs réactions, leurs gestes, leurs robes avaient le raffinement formidable d’une contrée lointaine et pourtant nous nous comprenions sans peine! (Dans quelle langue nous nous parlions alors est pour moi un mystère. À cette époque, ma sœur et moi ne parlions pas encore français et H et F ne devaient pas connaître davantage le malgache).
Elles nous apprîmes leurs jeux et leurs chansons. La mélodie d’une vieille comptine oubliée, refrain de ce premier jour, m’est restée jusqu’à aujourd’hui : « À véli véli véli vélo / Partons pour le Congo tcha tcha / Ce sera rigolo ah ah / De voir des petites princesses (ou des petites négresses ?) ». Je nous revois toutes les quatre dans le long couloir de l’appartement taper des mains, danser et sauter. Et recommencer.
À la nuit tombée, restées seules dans notre chambre après cette journée magique, nous ne savions vraiment plus, ma sœur et moi, si nous-mêmes étions réelles. « Quelle chance ! » nous nous murmurâmes, comblées et incrédules. Quelle chance nous avions d’avoir des cousines aussi intéressantes. Des cousines de France ! La prochaine fois qu’elles revenaient, nous descendrions dans la cour pour les montrer aux enfants du toby. Notre cœur frémissait d’avance à l’idée de créer la sensation parmi notre petite société aussi avide d’horizons nouveaux que facile à éblouir. Tous nous regarderaient avec respect et envie. Nous nous sentirions extraordinaires.
© Laetitia Mamizara Louvet 2018
