15. Majunga

De cette ville, ce qui me reviendra toujours en premier c’est ce bref instant entre le jour et la nuit, quand la chaleur enfin tombe un peu et que les rues à nouveau s’animent. Une étrange fièvre gagne alors les esprits et fait se délier les langues tandis que quelque part, dans la lumière rose poudrée du crépuscule, mystérieux et lancinant, résonne le muezzim.

La première fois que je vins à Majunga ce devait être en juillet ou en août 1978. J’avais cinq ans. De cette première fois, il m’est resté assez d’impressions pour que cette ville dans laquelle je revins assez peu ne devienne dans mon esprit une sorte de cité mythique : vers le Nord, au large du Canal du Mozambique et de l’Océan Indien, une porte sur l’Afrique et l’Orient…

Voici ce dont je me souviens : les couleurs vives et les motifs sophistiqués des lambahoany au bazary, les femmes sakalava avec leur masque de masonjoany sur le visage, mes doigts qui collent à cause des jaleby, les bananes séchées dans leur étui de raphia, la douceur des mokary le matin au réveil, le potentiel ludique et féérique des voiles blancs des moustiquaires, l’odeur entêtante des spirales à moustiques, les ballades improvisées tard dans la nuit sur le front de mer –  » le bord » – , parce que personne n’a encore envie de se coucher.

Et aussi mon grand-père maternel. Il ne devait pas être loin de la retraite. C’était avant qu’il ne revienne vivre à Analalava dans la petite maison en face de la mer où il finira ses jours. Majunga avait été cette ville enchantée, avant la maladie et le déclin, où il était encore Monsieur l’Instituteur, la légende, le géant qui a vu défiler dans sa classe plusieurs générations d’élèves des villes du nord-ouest de Madagascar. Séducteur et bon vivant, grand conteur, réputé autant pour ses colères épiques que pour sa prodigalité, il connaissait toute la ville. Dans la rue, trottinant à ses côtés, j’avais l’impression d’être la petite-fille du roi.

Partout où nous allions, les invitations étaient lancées. Juchée sur une chaise de bar, j’avais droit à un verre de limonade fraîche. Un jour, au port de pêche, devant les boutres multicolores engluées dans la marée boueuse, je goûtai à mes premières huîtres. Je me souviens encore de la divine surprise et du rire satisfait de mon grand-père et de son ami. Avec un peu de citron, c’est encore mieux !

Et puis l’incident du pousse-pousse : à la fin de l’une de ces matinées à arpenter la ville et à rendre visite aux amis, mon grand-père nous mit, ma sœur et moi, dans un pousse-pousse pour rentrer à la maison pour la sieste. Mais le tireur de pousse-pousse se trompa de direction et s’engagea prestement dans une ruelle que je ne connaissais pas…

Longtemps, je me fis peur en repensant à cet instant et en imaginant ce qui se serait passé si mon grand-père ne s’était pas aperçu de l’erreur et n’avait pas couru derrière nous en hélant bruyamment le tireur. Aurions-nous disparu, englouties à jamais dans les dédales poussiéreux de cette ville-labyrinthe dont il est vraisemblable qu’à cinq ans, je ne connaissais pas vraiment le nom ?

Les après-midis, les rues se vidaient. Fuyant la chaleur, les habitants de la ville se repliaient dans la pénombre des arrière-cours. Allongée sur une natte aux côtés de ma sœur et de ma mère alors enceinte de ma dernière sœur, je ne basculais jamais assez tôt dans le sommeil pour échapper à cette intimité qui déjà me pesait, cette aura maternelle chargée de tension et de désapprobation et qui m’empêchait presque de respirer…

À mon réveil, ce n’était plus vraiment la même ville, comme si une magie avait opéré pendant que je dormais et avait adouci les humeurs et les contours.

* *

(Majunga est le nom francisé de Mahajanga, littéralement « qui guérit ». Un remède. Enfant, nourrie que j’étais, au collège Sainte-C., de fables catholiques et d’histoires saintes, j’y entendais un miracle. Mahajanga. Lieu de miracles où les paralytiques remarchent, où les lépreux recouvrent l’usage de leurs membres et où les aveugles retrouvent la vue. Et nous, de quelle maladie souffrions-nous alors ?).

© Laetitia Mamizara Louvet 2019

Glossaire :
Lambahoany (ou lamba) : pièce de coton qui constitue l’habit traditionnel malgache (avec des variations de couleurs, de motifs ou de manière de porter selon les régions).
Masonjoany : pâte de bois de santal que les femmes utilisent comme masque de beauté dans le Nord-Ouest de Madagascar.
Jaleby : pâtisserie au miel en forme de spirale.
Mokary : galette à base de farine de riz et de lait de coco.

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