De cette ville, ce qui me reviendra toujours en premier c’est ce bref instant entre le jour et la nuit, quand la chaleur enfin tombe un peu et que les rues à nouveau s’animent. Une étrange fièvre gagne alors les esprits et fait se délier les langues tandis que quelque part, dans la lumière rose poudrée du crépuscule, mystérieux et lancinant, résonne le muezzim.
Auteur : laetitialouvet
14. Nos cousines de France
À la fin de la journée, après qu’on en eut fini avec les embrassades et les adieux et que les rires se furent estompés dans nos têtes, il flottait dans l’appartement du toby comme un brouillard magique peuplé de personnages fantastiques – tous les rôles que nous avions incarnés ce jour-là dans nos jeux, grandes dames aux manières sophistiquées, aventuriers intrépides et bagarreurs, princesses délicates et blondes comme notre héroïne d’alors, Candy –, le dense mélange de souvenir et d’imaginaire s’attardant dans les recoins jusqu’à la tombée de la nuit. L’essence de l’enfance.Lire la suite »
13. Sœurs #1
Je ne me souviens pas du jour où ma petite sœur, V., est apparue. Nous n’avons qu’un an de différence et lorsqu’elle est née, je suppose que je n’ai pas du tout compris ce qui se passait. Longtemps, je n’ai pas su qui nous étions l’une pour l’autre. Les premiers souvenirs de complicité datent du début de l’adolescence, lorsque nous avons cessé de nous battre à mains nues et qu’il nous a fallu, par nécessité et pour un temps, faire front commun face à nos parents.Lire la suite »
12. Celles qui élèvent
Littéralement « celles qui élèvent » en français, les mpitaiza (nourrices) sont la part la plus intime de notre prime histoire et pourtant, nous ne savons rien ou presque d’elles.
Je ne déroge pas à la règle. Lorsque j’essaye de reconstituer mentalement les traits de H, la dame qui m’a gardée jusqu’à mes trois ans environ, c’est l’image d’une ogresse de conte fantastique qui s’impose à moi : Lire la suite »
11. Ravorona (L’oiseau)

Iny hono izy ravorona
Ento manaraka anao
Raha mitomany ampagino
Rehefa mangina avereno ôôô
Dans cette berceuse malgache, une mère demande à un oiseau qui passe d’emmener avec lui son enfant, de le consoler s’il pleure puis de le lui ramener une fois apaisé.
Qu’est-ce que cela dit de nous qui nous sommes endormis, nuit après nuit, sur ces paroles? Lire la suite »
10. Portrait de groupe
Jeunes et cultivés, mes parents et leurs amis de l’époque du toby étaient les parfaits représentants de cette nouvelle génération qui, dans les années qui ont suivi l’indépendance, avaient quitté leur province, réussi brillamment leurs études et pris d’assaut les administrations du pays après le départ des français. Le modèle absolu était l’impérieux Ratsiraka, arrivé au pouvoir en 1973 en faisant plier les règles à sa volonté. Et en décrétant la révolution.Lire la suite »
9. Pat
Je me souviens que ma petite sœur (elle devait avoir cinq ou six ans) avait pris l’habitude, après l’école, de se poster à la fenêtre de notre chambre, son goûter à la main, pour épier le retour de Pat, un « grand » qui habitait dans l’une des maisons situées en face notre immeuble. Lire la suite »
8. Photos de famille

Très tôt, j’ai parcouru avec avidité les albums de photos de la famille. C’étaient de grands volumes assez lourds pour la petite fille que j’étais et dans lesquels je plongeais et me perdais comme dans un livre d’histoires. J’aimais le crissement collant du film plastique qui recouvrait les photos, les emplacements hasardeux, au mépris de toute logique temporelle ou affective. J’aimais les inconnus, ces visages que personne ne reconnaissait et qui, malgré tout, s’étaient frayé une place, dieu sait comment, dans le récit familial.Lire la suite »
7. Seule dans la pénombre
Sur la photo en noir et blanc, j’ai environ quatre ans. Je porte une robe en coton qui m’arrive au dessus des genoux et des sandales en cuir. Mes cheveux sont séparés en deux petites nattes. Je suis assise sur l’accoudoir d’un des fauteuils du salon, un de ces fauteuils bon marché que l’on trouvait dans tous les foyers de la classe moyenne à Tana dans les années 70, revêtus d’un vinyl strié qui collait aux cuisses et sur lequel il m’arriva plus d’une fois de gribouiller des dessins au stylo Bic. Lire la suite »
6. L’incident des gants
C’étaient des gants en dentelle ou peut-être en crochet très fin couleur lin. Je ne me souviens pas les avoir essayés. Peut-être avais-je bien enfilé ces gants – peut-être même m’étais-je longuement admirée devant le miroir dans la chambre de mes parents – mais sans doute que la honte et le temps avaient fait leur œuvre et refoulé les instants qui précédèrent la violente gifle que me donna ma mère. Lire la suite »
